Par Alexandre del Valle

Depuis des années déjà, sur fond de réislamisation des 12 Etats du Nord du pays à majorité musulmane, le Nigéria premier producteur de pétrole d’Afrique, peuplé de 150 millions d’habitants, est le théâtre de violences ethno-religieuses de plus en plus meurtrières qui menacent l’unité même du pays. Ces violences intercommunautaires opposent grosso modo les ethnies musulmanes du Nord du pays, plus pauvre, aux ethnies chrétiennes originaires du Sud, plus riche. Elles ont déjà fait des milliers de morts et elles pourraient même, à terme, dégénérer en guerre civile. Il est vrai que cet antagonisme islamo-chrétien n’est pas nouveau. Mais il s’est nettement intensifié depuis le début des années 2000, lorsque la Loi islamique, la charià, a été imposée dans 12 Etats nordistes – gérés par des gouverneurs musulmans – aux minorités animistes et chrétiennes, qui refusent de devenir des citoyens de seconde zone. L’intensité du conflit est encore montée d’un cran à l’occasion de l’élection présidentielle d’avril 2011, lorsque le candidat de l’opposition, le général Buhari, musulman, originaire du Nord, a été battu par le président chrétien sortant, Goodluck Jonathan, originaire du Sud, élu avec 57% des suffrages. Loin de calmer le jeu, le candidat musulman, mauvais perdant, a mis de l’huile sur le feu en dénonçant les soi-disant « graves fraudes électorales dans le Sud chrétien » et en déplorant que le président n’ait pas renoncé à sa candidature au profit d’un candidat musulman, ceci au titre d’une coutume « d’alternance confessionnelle » contestée. Mais le président Goodluck Jonhatan n’a violé aucun point de la constitution et les observateurs internationaux ont salué la régularité de l’élection. Cette dénonciation des fraudes imputées au camp chrétien a contribué à attiser la haine des groupes islamistes du Nord, qui exigent la pleine application de la charià, contestent l’élection de « l’infidèle chrétien » Goodluck et appellent maintenant à « purifier » le Nord musulman de toute présence chrétienne et animiste.

Le principal artisan de cette déstabilisation interne et de cette vague de christianophobie éradicatrice, est le mouvement terroriste nigérien Boko Haram. Son seul nom est tout un programme, puisqu’il signifie littéralement « l’éducation occidentale est pêché ». Lié à la fois à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI, implantée dans toute la région saharo-sahélienne), aux Talibans afghans, puis aux Shabbab somaliens, qui luttent eux aussi contre « tout ce qui vient de l’Occident chrétien » et qui ont fait de la Somalie une place forte de la piraterie, Boko Haram est une pièce centrale de l’internationale islamo-terroriste en Afrique sahélienne et saharienne. Et elle n’a pas fini de faire parler d’elle. La secte islamiste a en effet revendiqué la plupart des attentats terroristes qui ont visé les chrétiens et l’Etat fédéral depuis une dizaine d’année. Elle a également à son « actif » l’attentat-suicide perpétré en août 2011 contre le siège de l’ONU, à Abuja (25 morts), ceci alors même qu’elle avait été « détruite » en 2004 par l’armée nigérienne et que son chef avait été tué, ce qui en dit long sur sa puissance et ses ramifications au sein de la société…

Vers un Nigéria « christianrein » : la solution finale des chrétiens du Nigéria ?

C’est dans ce contexte général de descente aux enfers du Nigéria que 200 chrétiens du Nord du Nigéria ont été sauvagement tués juste après l’élection présidentielle nigérienne d’avril 2011. Le bilan dressé, par l’ONG Civil Rights Congress et la Croix Rouge faisait également état de 400 blessés et de 40 000 déplacés, de milliers de maisons, d’églises et de commerces de chrétiens brûlés, etc. L’arrestation de milliers d’émeutiers dans plusieurs villes de taille moyenne comme Kaduna ont montré que ces massacres n’étaient pas le fait de quelques islamistes isolés, mais de populations locales collectivement fanatisées contre des chrétiens membres d’ethnies rivales. A la fin de l’année 2011, les mouvements islamistes ont lancé une nouvelle vague d’attentats destinés à terrifier les populations chrétiennes. Juste avant la veillée de Noël 2011, Boko Haram a fixé un ultimatum de trois jours aux chrétiens installés dans le Nord musulman, les sommant de partir définitivement, le but affiché étant de faire des Etats du Nord du Nigéria une terre totalement purifiée de ses chrétiens et de ses « païens » animistes. Dès le lendemain, le 25 décembre 2011, le groupe terroriste a lancé une série d’attaques à la bombe qui a provoqué la mort de 80 personnes, la plus sanglante ayant entraîné la mort de 37 chrétiens devant une église à 70 km d’Abuja, la capitale. L’année précédente, des attentats revendiqués par Boko Haram avaient déjà tué une trentaine de chrétiens en pleine fête de Noël. Le 4 janvier 2012, 18 autres chrétiens ont été tués lors d’une nouvelle attaque perpétrée à Mubi, ville de l’Etat d’Adamawa (Est du pays), situé au sud de l’Etat de Borno, bastion des Boko Haram. Le lendemain, l’attaque surprise d’une foule de chrétiens pleurant les morts de la veille fit cette fois-ci 21 victimes. Entre les 13 et 20 janvier, au moins 185 personnes ont été tuées à Kano, la deuxième ville du Nigeria, lors d’une nouvelle série de fusillades et d’attentats à la bombe. Ces attaques simultanées, qui rappellent le mode opératoire d’Al-Qaïda, ont constitué la plus grande opération terroriste meurtrière de Boko Haram depuis 2000. Le groupe islamo-terroriste a démontré une nouvelle fois qu’il était capable de défier directement les forces de l’ordre, brûlant des écoles et des universités puis mitraillant des commissariats. Comme de coutume, Boko Haram prétendait « répondre » aux raids policiers lancés peu avant contre des séminaires islamiques suspects et « venger » de prétendus « actes de blasphèmes » envers le Coran. A peine 48 heure après la première série d’attentats, de nouvelles explosions ont frappé une église catholique et un temple évangélique, tuant 10 personnes – dont un policier et un soldat – dans les villes de Bauchi et de Tafawa Balewa, situées, comme Kano, sur la ligne de partage entre le nord musulman et le sud chrétien. Le 4 février, une dizaine de chrétiens ont également péri dans une énième attaque terroriste perpétré dans une ville du nord du Nigeria. Le bilan de l’année 2011 est particulièrement lourd : près de 1000 chrétiens ont été assassinés par Boko Haram et d’autres groupes islamiques implantés dans les 14 Etats du Nord du Nigeria, notamment ceux de Kano, Kaduna, et Sokoto. Au total, depuis 2009, la secte terroriste a causé la mort de plus de 1500 Nigériens, en majorité chrétiens. Depuis, les chrétiens du Nord hésitent entre plusieurs solutions : l’autodéfense, la fuite définitive vers le Sud majoritairement chrétien-animiste, ou la partition pure et simple.

Boko Haram : christianophobie, anti-occidentalisme et alliance avec Al-Qaïda

Lors d’un récent séjour dans les Etats du Golfe, les dirigeants opérationnels de Boko Haram ont rencontré des leaders islamistes de Médine (Arabie saoudite) – haut lieu du jihadisme salafiste international – liés à Al-Qaïda dans la Péninsule arabique (AQPA) et à AQMI. Dans plusieurs messages internet et vidéo, le porte-parole de Boko Haram, Abou Kaka, s’est félicité du fait que le mouvement terroriste a réussi à recruter de nombreux membres venus du Tchad, du Cameroun et du Niger voisins, où AQMI est de plus en plus présente. Réunis à Nouakchott, en Mauritanie, le 24 janvier 2012, les ministres des Affaires étrangères des quatre pays du Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Algérie) menacés par le terrorisme et des délégués du Nigéria ont confirmé l’existence de ces liens entre les Salafistes du Golfe, Al-Qaïda (Aqmi) et Boko Haram, coupables non seulement d’innombrables attentats meurtriers, mais aussi de multiples trafics et enlèvements. Et depuis le renversement de Muammar Kadhafi par les forces occidentales de l’OTAN et la fin du conflit libyen, les armes lourdes pillées ou abandonnées dans les casernes libyennes ont afflué en masse dans les quatre pays du Sahel pour alimenter les stocks d’AQMI ou d’autres groupes terroristes salafistes comme Boko Haram.

Le moins que l’on puisse dire est que les autorités nigériennes n’ont pas été très efficaces dans leur lutte soi-disant totale contre Boko Haram. Mais il est vrai que la tâche du Président nigérien Jonhatan Goodluck n’est pas aisée, car le groupe islamo-terroriste jouit d’une popularité officieuse croissante au sein de réseaux de mosquées, d’associations islamiques et même de forces de l’ordre locales des Etats du Nord en majorité musulmans. Or l’Etat fédéré a peu d’autorité sur les affaires internes des Etats fédérés et peut difficilement exclure les responsables musulmans controversés de l’administration centrale elle-même, faute d’apparaître comme un gouvernement « chrétien  et anti-musulman ». Le combat entre la secte et l’Etat central risque donc de durer encore longtemps. Pour certains, il ne s’achèvera qu’avec la partition du pays, comme cela s’est passé au Soudan, divisé depuis 2009 en deux Etats, un Nord arabo-musulman et un Sud chrétien-animiste.

Le « syndrome du Soudan » : Nord musulman versus sud chrétien-animiste

Le spectre d’une guerre civile ethno-religieuse est de plus en plus présent au Nigéria, et le modèle de référence pour certaines organisations de chrétiens-animistes du Sud, qui organisent leur auto-défense et envisagent même une partition du Sud non-musulman, est aujourd’hui le Soudan du Sud, indépendant depuis 2011 et reconnu par la majorité des pays membres des Nations Unies. Certes, le scénario – encore improbable – de la sécession, ne signifierait pas pour autant la paix définitive avec le Nord musulman en voie de purification ethno-religieuse. Car à l’instar du Sud-Soudan, le Sud du Nigéria possède les principales réserves pétrolières du pays, source majeure de conflit avec le Nord en cas de partition et de délimitation des nouvelles frontières. Signe qui ne trompe pas : la ville de Tafawa Balewa, située sur la ligne de partage entre le Nord et le sud du Nigéria, est le théâtre des affrontements interconfessionnels et interethniques de plus en plus fréquents et violents qui ont fait des dizaines de morts en 2011. Selon les observateurs de la Croix-Rouge, présents sur place, de nombreux membres de l’ethnie Igbo, de confession chrétienne, fuient en masse le Nord-Est.

Les oppositions entre le Nord et le Sud sont profondes. Elles sont fondées sur trois dimensions superposées : divisions ethniques (entre ethnies du nord et du sud), religieuses (entre musulmans et chrétiens-animistes), et économiques (la plus grande pauvreté du Nord face à la supposée richesse des chrétiens du Sud, où se trouvent les plus grandes réserves d’hydrocarbures). C’est ainsi que lors d’un entretien accordé en décembre dernier au quotidien britannique The Guardian, le porte-parole de Boko Haram, Abou Kaka, a affirmé que l’action de son mouvement « durerait jusqu’à ce que le pays soit totalement gouverné par la charià» et que le gouvernement nigérien central aura été mis à genoux ». Face aux actions terroristes et à la popularité croissante de Boko Haram, le président nigérien Goodluck Jonathan est de plus en plus pessimiste pour l’avenir de son pays. Il a même récemment déclaré que « la lutte contre la secte islamiste est « plus compliquée que la guerre civile sécessionniste du Biafra » qui avait pourtant fait environ un million de morts entre 1967 et 1970… Ceci n’a pas empêché le président nigérien de tenter de rencontrer des représentants de Boko Haram ces dernières semaines pour trouver une sortie de crise que l’Etat central n’est pas capable d’obtenir par la seule force militaire. Mais du côté des chrétiens nigériens, la solution qui est de plus en plus préconisée est l’auto-défense et la résistance. C’est ainsi que le Pasteur Ayo Oritsejafor, un important responsable chrétien nigérien protestant, a récemment appelé sa communauté à «se défendre» et à aller « aussi loin qu’il faudra »… Ces déclarations lui ont d’ailleurs valu les foudres de Khalid Aliyu, secrétaire général de la JNI, un regroupement d’organisations musulmanes. Plus que jamais, l’avenir du Nigéria est menacé, et la guerre civile nord-sud/chrétiens-animistes/musulmans a déjà commencé.

Alexandre Del Valle est l’auteur de « La Nouvelle christianophobie, pourquoi on tue les chrétiens dans le monde aujourd’hui ?, Maxima, 2011.

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6 Comments

  1. PETIT JP dit :

    Merci de ces éclairages hélas la presse française fait silence sur l’essentiel par complicité laïcisante et paupérisante, autant que les pouvoirs en place, c’est navrant. Vive la clémence musulmane et son cortège de crimes, assassinats etc.

  2. DESMONS ode dit :

    Bonjour !

    Ce reportage témoigne bien de la menace d’islamilisation des territoires africains de même qu’européens (il n’est qu’à voir la révolte de l’ Abbé PAGES qui mobilise les chrétiens d’Occident contre cette pratique )
    Nous, Français – et par nature pacifistes – devons manifester notre volonté de NE PAS LAISSER LA FRANCE sous quelque domination que ce soit ! C’est une trahison vis à vis de tous ceux de nos ancêtres qui ont défendu leur Patrie, et j’incite tous les partisans de cet idéal de paix à protester contre ce régime qui nie tout principe de choix de religion !
    A tous les citoyens de FRANCE, je recommande la vigilance !

    ode

  3. Nanane dit :

    Il faudra bien un jour que, comme Nostradamus l’a prédit : « tous les pays du monde contre les islamistes, se réunissent pour les exterminer. » La violence attire la violence.

  4. micaelli dit :

    La religion chrétienne est appelée à disparaitre inexorablement ….. !
    LORSQU ‘ un des adversaire prêche la paix et l’amour du prochain ,
    et l’autre la mort et la destruction de celui qui n’  » est pas conforme » …..
    Devinez qui va gagner …..?
    Le temps des  » CROISES  » est révolu , aucun chrétien, ne voudra défendre sa foi par les armes ….. alors , MECREANTS , dites tout de suite  » AMEN  » ….

  5. Richard dit :

    Quelles que soient nos croyances ou notre héritage ethnique, il y a des situations qui commandent une utilisation de la force, fut elle militaire.

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