Armin Arefi pour lepoint.fr

Une Américaine s’est vu refuser l’achat d’un iPad parce qu’elle parlait le persan. Apple invoque les sanctions internationales.

La scène se passe dans un Apple Store de la banlieue d’Atlanta, aux États-Unis. Sahar Sabet, une jeune Américaine d’origine iranienne, profite de la visite de son oncle, arrivé d’Iran, pour offrir à son cousin, resté au pays, un iPad dernière génération. En effet, si ces appareils sont officiellement frappés par l’embargo américain sur les produits électroniques en Iran, on peut toutefois s’en procurer aisément en République islamique… via la contrebande. Mais il faut, en revanche, y mettre le prix. Ainsi, il revient beaucoup moins cher d’en acheter aux États-Unis et de les rapporter dans ses bagages à Téhéran.

En indiquant à son oncle le montant du produit, Sahar attise la curiosité d’un vendeur Apple. Celui-ci lui demande d’où vient cette langue, résonnant comme un doux mélange d’hébreu et d’indien, teinté de quelques notes arabes. La jeune femme lui répond qu’elle parle farsi (persan) et qu’elle vient d’Iran. À l’écoute de ce nom, le vendeur annule soudain la vente. « Vous comprenez, l’Iran et les États-Unis n’ont pas de bonnes relations », se justifie-t-il, selon le site persan de la BBC.  »Il ne m’a même pas demandé si j’étais une citoyenne américaine ou non », s’insurge la jeune femme. En réalité, Sahar Sabet a appris le farsi (persan) avec ses parents, à sa naissance aux États-Unis.

« Ne parlez d’Iran à personne »

« Blessée », Sahar appelle le responsable de l’Apple Store. Mais elle se heurte de nouveau à un refus catégorique. Le directeur lui brandit la charte politique de la marque, selon laquelle, « les États-Unis appliquant un embargo total sur Cuba, l’Iran, la Corée du Nord, le Soudan et la Syrie, Apple interdit l’exportation de ses produits vers ces pays, sans autorisation préalable du gouvernement américain ». Humiliée, Sahar Sabet, quitte précipitamment le magasin, avant de fondre en larmes. Mais elle n’a pas dit son dernier mot. S’estimant victime de discriminations, l’Américano-Iranienne contacte alors le service client d’Apple. Celui-ci lui présente ses excuses et lui conseille de se procurer un iPad sur le site.

Une réponse qui ne satisfait pas la jeune femme. Préparant une école de droit, elle décide de médiatiser l’affaire. Elle s’empresse alors d’appeler la télévision locale d’info continue WSB-TV pour lui rapporter l’incident. Très vite, la chaîne découvre un autre cas similaire en la personne de Zack Jafarzadeh, lui aussi américain d’origine iranienne. Le jeune homme s’est vu refuser un iPhone dans un autre Apple Store de la banlieue d’Atlanta parce qu’il était destiné à un ami iranien, vivant et étudiant à Atlanta. « Nous n’avons jamais parlé d’un retour en Iran, souligne-t-il à WSB-TV. Il s’est juste mis à parler couramment le farsi, et le responsable est revenu et nous a refusé la vente. » Mais le jeune homme a pris l’incident avec plus de philosophie que sa compatriote. « Je dirais que si vous essayez d’acheter un iPhone, ne parlez d’Iran à personne. Ce sera votre meilleure carte. »

Les Iraniens victimes des sanctions

Une affaire qui n’a pas du tout fait rire le National American Iranian Council (NIAC), basé à Washington. « Nulle part dans les textes de sanctions est-il inscrit que vous ne pouvez acheter un iPad parce que vous parlez le persan », s’insurge Jamal Abdi. Pour le directeur politique du NIAC, l’incident illustre à merveille les méfaits des sanctions internationales contre l’Iran. « Qu’est-ce qu’empêcher une adolescente irano-américaine d’acheter un iPad a à voir avec le fait d’empêcher le gouvernement iranien d’obtenir l’arme nucléaire ? » se demande-t-il. Contactée par l’AFP, la porte-parole du département d’État indique : « Aucune loi américaine n’interdit à Apple ou toute autre société de vendre des produits aux États-Unis à des personnes vivant sur le sol américain, y compris à un Iranien ou une personne d’origine iranienne. Mais si voulez envoyer des produits de haute technologique en Iran, il faut une autorisation. »

« Les Iraniens sont victimes des relations extrêmement tendues entre les pays occidentaux et la République islamique », estime Fereydoun Khavand, maître de conférences à l’université Paris-V René-Descartes et spécialiste des questions économiques de l’Iran. Au-delà du simple cas de l’iPad,les perturbations sur le marché des devises, conséquence des six résolutions onusiennes - dont quatre assorties de sanctions – prononcées contre l’Iran, entraînent une hausse des prix des produits alimentaires. Autres victimes collatérales, de nombreuses entreprises iraniennes qui, étant dans l’impossibilité d’importer des biens d’équipement ou des pièces détachées, se voient obligées de mettre la clé sous la porte.

Imprécision des textes

D’après Fereydoun Khavand, le problème se situe avant tout dans l’imprécision des textes de sanctions. « Le manque de préparation des résolutions et des décisions du Congrès américain n’ont qu’une portée générale, et ne peuvent par conséquent prévoir tous les cas », note-t-il, tout en précisant que les sanctions sont le seul rempart contre une guerre. Les résolutions de l’ONU visent tout matériel, banque, entité ou personne pouvant servir à l’avancement du programme nucléaire iranien, que l’Occident suspecte de posséder un volet militaire. Mais si les principaux dirigeants iraniens n’obtiennent plus de visas pour se rendre à l’étranger, c’est aussi – par extension – le cas de nombreux citoyens iraniens, qui ne peuvent plus sortir du pays pour raisons médicales, d’étude ou de commerce.

« Les dommages collatéraux des sanctions divisent l’opinion en Iran, affirme Fereydoun Khavand au Point.fr. Pendant que certains en veulent à la diplomatie iranienne, pour son acharnement sur le dossier nucléaire, d’autres estiment que l’Occident refuse de laisser l’Iran accéder au statut de puissance atomique. » Une chose est sûre. L’entrée en vigueur, le 1er juillet prochain, de l’embargo européen sur les exportations de pétrole iranien ne risque pas d’arranger les choses.

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